09 février 2008
La vida es libro
J'erre avec délice dans la jungle littéraire, et plus précisément dans la veine autobiographique ces temps-ci. C'est ainsi que j'ai découvert de superbes textes de Michel Leiris (de très beaux passages de L'âge d'homme) et d'André Breton (notamment quelques paragraphes bouleversants dans Les vases communicants) et tout récemment, de Philippe Forest. Il faut dire que la conjoncture actuelle est assez favorable : c'est la première fois que j'ai un prof qui est à la fois essayiste et romancier et dont les écrits me touchent tant. Je me sens maladroite lorsqu'il s'agit de faire l'apologie de ceux que j'admire vraiment, car même si je me laisse aller à un vibrant éloge lyrique, tout ce que je pourrai dire restera bien en dessous de ce que j'ai pu ressentir en lisant certaines phrases qui m'ont tout particulièrement émue. C'est pourquoi je préfère en livrer un aperçu à travers quelques extraits :
"Un roman est une entaille faite dans le bois du temps.
A mon tour, je refais le geste le plus ancien. J'adresse à personne le salut vide de sens de ma seule main ouverte. Je pose ce chiffre vain sur l'écran noirci des jours. J'étais là... C'est tout... Chaque inscription est une épitaphe, disant le passage de celui qui la trace. les signes dressés se chevauchent, se recouvrent, s'effacent. Ils ne composent plus qu'un brouillon illisible de lettres et de chiffres. Mais toute marque, pourtant, conserve, en elle-même, le souvenir irrécusable de l'instant où elle fut laissée. J'écris au couteau dans l'écorce d'un arbre, l'épaisseur d'une pierre. Je dessine du doigt dans la poussière, le sable, la cendre. Des initiales, une forme, une date, un cour, une flèche, que sais-je ? Rien de plus."
"Le poète se sauve par la grâce de son art ? Non, il fixe sur sa toile de sens le sort, partagé, irrésolu. La note de certitude qui résonne dans tout grand texte ne garantit rien hors de la page. nerval franchit l'Achéron, deux fois vainqueur et il se pend. Sa fin n'invalide ou n'authentifie rien, concernant la vérité de son odyssée souterraine.
Devant la mort, la poésie habite le même espace impossible que la pensée. L'écrivain n'est pas sauf davantage que n'importe quel autre affligé. Ce qu'il vit, il le transfère dans un monde de mots médités. L'opération trnsforme les conditions du drame mais n'en modifie en rien l'issue. Je suis toi, dit le texte, dans son apparat de signes, souffrant autant que toi, cherchant comme toi, traçant ma voie de rien au sein de l'impossible."
L'enfant éternel, Gallimard.
"Que dit la poésie ? Elle dit le perpétuel désastre du temps, l'anéantissement de la vie auquel seul survit le désir infini. A la grande loi du rien régnant sur le monde, la fausse sagesse des hommes invite à se soumettre. En échange de la résignation, elle promet la paix et l'oubli."
Sarinagara, Gallimard.
"La théorie vécue des milliers d'instants qui font la durée ordinaire d'une existence humaine se réduit à cela : la pauvre monnaie de quelques mots pour dire la splendeur de quelques mirages. On peut bien entendu appeler à soi les images du bonheur, s'employer à conjurer celles du malheur. Dans le travail de cette sorcellerie intime s'épuise, pour l'essentiel, l'énergie mentale du désir. mais quel que soit l'effort qu'on déploie, c'est toujours dans la plus totale et extatique passivité qu'on reçoit, au bout du compte, les images de sa vie."
Le roman, le réel et autres essais, éditions Cécile Defaux.
Il faut lire Philippe Forest pour saisir la beauté du regard désespéré qu'il porte sur le monde, pour comprendre comment la parole se fraie un chemin à travers l'expérience de la douleur et se mue en cette perpétuelle tentative de dire l'impossible tout en sachant bien qu'au-delà des mots, il n'y a aucune consolation et seulement le vertige incompréhensible d'être vivant.













