Rayon de lune

Au fil de ma plume et de celles que je rêve

03 novembre 2007

Les villes invisibles

vi

Ce livre est un véritable petit bijou. Alors que mon regard errait sur l'étal du bouquiniste de Bouffay, il s'est arrêté sur le nom de l'auteur dont on m'avait parlé en bien, puis sur le titre qui m'a accrochée, comme une espèce d'invitation au rêve, à un voyage dans l'imaginaire, à la contemplation de l'invisible (ce que, somme toute, chaque livre nous propose), mais là c'était étrange, ce rapprochement entre la ville, synonyme d'une vie grouillante, bruyante, vivante, et l'invisible, qui se dérobe au regard, comme un secret qu'on se proposerait de nous dévoiler ; ça m'a semblé délicieusement mystérieux et poétique alors je l'ai acheté, parce que je suis une créature faible qui ne sait pas résister à un livre qui lui fait de l'oeil mais aussi et surtout parce que j'adore ces petites découvertes littéraires qui élargissent un peu plus chaque jour mes visions du monde. Eh bien ça valait effectivement le coup. Ce livre, c'est un peu comme un recueil de poésie : il s'agit du récit de voyage (fictif) de Marco Polo à l'empereur Kublai Khan. Le récit est divisé en une série de textes brefs classés par rubriques aux titres troublants : "les villes et les signes", , "les villes et le ciel", "les villes et les morts"... Chacun de ces textes est merveilleusement poétique et s'inscrit dans une réflexion plus vaste que le simple domaine de la ville, c'est une invitation à porter un nouveau regard sur ce qui nous entoure, non seulement Italo Calvino esquisse de sa plume et nous donne à contempler les couleurs chatoyantes de villes rêvées mais il nous offre en même temps des perles de poésies empreintes d'une sagesse profondément humaine.

Un petit extrait :

Foedora - Les villes et le désir. 4

Au centre de Foedora, métropole de pierre grise, il y a un palais de métal avec une boule de verre dans chaque salle. Si l’on regarde dans ces boules, on y voit chaque fois une ville bleue qui est la maquette d’une autre Foedora. Ce sont les formes que la ville aurait pu prendre si, pour une raison ou une autre, elle n’était devenue telle qu’aujourd’hui nous la voyons. A chaque époque il y eut quelqu’un pour, regardant Foedora comme elle était alors, imaginer comment en faire la ville idéale ; mais alors même qu’il en construisait en miniature la maquette, déjà Foedora n’était plus ce qu’elle était au début, et ce qui avait été, jusqu’à la vielle, l’un de ses avenirs possibles, n’était plus désormais qu’un jouet dans une boule de verre.

Foedora, à présent, avec ce palais des boules de verre possède son musée : tous ses habitants le visitent, chacun y choisit la ville qui répond à ses désirs, il la contemple et imagine qu’il se mire dans l’étang des méduses qui aurait dû recueillir les eaux du canal (s’il n’avait été asséché), qu’il parcourt perché dans un baldaquin l’allée réservée aux éléphants (à présent interdits dans la ville), qu’il glisse le long de la spirale du minaret en colimaçon (qui ne trouva plus le terrain d’où il devait surgir).

Sur la carte de ton empire, ô Grand Khan, doivent trouver place aussi bien la grande Foedora de pierre et les petites Foedora dans leurs boules de verre. Non parce qu’elles sont toutes également réelles, mais parce que toutes ne sont que présumées. L’une rassemble ce qui est accepté comme nécessaire alors qu’il ne l’est pas encore ; les autres ce qui est imaginé comme possible et l’instant d’après ne l’est plus.

Posté par _Touti_ à 20:22 - Coups de coeur - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

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